Pour notre premier soir à Amami Oshima, nous avions réservé le dîner sur notre lieu d’hébergement. Après le repas, la mama, qui tient le lieu avec son fils, nous a proposé de nous emmener en voiture dans la montagne pour voir le célèbre lapin noir de l’île. Et nous voici partis en pleine nuit, à vingt à l’heure sur les petites routes, les yeux écarquillés pour essayer d’apercevoir le bestiau.

On a roulé comme ça pendant trois quart d’heure et je commençais vraiment à trouver que ça avait des allures de chasse au dahu quand soudain…

L’animal est endémique de l’île et il est protégé. Les habitants sont assez fiers de cette particularité. Ce lapin, c’est un peu leur mascotte. Outre son pelage très foncé, il se distingue par des oreilles très courtes qui le font ressembler à un énorme rat. C’est d’ailleurs un gros lapin avec ses 40 à 50 cm de long.

Les spécialistes considèrent ce lapin comme un fossile vivant, représentatif d’une espèce de lapins qui vivait communément sur le continent asiatique où ils n’existent plus actuellement.

Autre singularité de l’animal, lorsque la mère met bas, elle creuse un second terrier pour son lapereau (à priori il n’y en a qu’un). Elle visite ce terrier tous les deux jours pour allaiter. À chacune de ses venues, elle rebouche l’entrée du terrier avec de la terre afin que la vipère locale, évoquée dans mon précédent article, ne rende visite au petit.
Bref, j’ai vu un gros lapin noir aux petites oreilles pour la première fois.
Mais revenons à la civilisation.
Nous avions découvert le peintre Tanaka Isson à Paris lors d’une exposition temporaire à l’hôtel Salomon de Rothschild (ça fait classe de dire ça, hein ?). Ce peintre (Isson, pas Rothschild) a vécu à Amami Oshima de 1958 à sa mort en 1977. C’était un peintre très doué, avec un vrai don si l’on en croit les œuvres qu’il a réalisées alors qu’il avait à peine 10 ans. Malheureusement pour lui, la maladie puis la seconde guerre mondiale (et peut-être un caractère un peu fort ?) vont l’empêcher de se faire une place dans le milieu artistique de l’après-guerre. Il va donc s’exiler à Amami Oshima où il va alterner les périodes de travail dans un atelier de teinture et les périodes de peinture lorsqu’il avait réussi à économiser assez d’argent. L’homme va mourir dans la pauvreté avant que ses œuvres ne soient exposées partout dans le monde. Toute ressemblance avec d’autres célèbres artistes ayant déjà existé n’est sans doute pas un hasard…

Un beau musée lui est consacré à Amami Oshima et c’est une des raisons pour laquelle Yoko voulait venir ici. Le bâtiment, avec ses salles sur pilotis et ses grandes verrières, est très beau. En revanche, le petit document papier remis au visiteurs est absolument kitsch, en rupture totale avec le lieu, un condensé d’absence de sensibilité au travail de l’artiste et de l’architecte.

Nous avons passé un bon moment à regarder le travail du peintre. Ce n’est pas forcément ce que je préfère comme peinture mais c’est un vrai talent.
Pour la première fois de ma vie, j’ai assisté à une séance photo d’une idole. Au Japon, les idoles (prononcez « aïdolou »), c’est un phénomène. Pour décrire ça très rapidement, il s’agit d’une industrie du divertissement qui repose sur l’image de jeunes femmes. Le spectre d’activité va du gentiment kawai (mignon) à la pornographie. Les jeunes filles sont attirées par la partie émergée de l’iceberg, la célébrité, les paillettes, mais la partie immergée n’est pas tendre. Il y a beaucoup de travail, surtout à l’heure des réseaux sociaux où il faut être toujours présente pour des fans insatiables. Et puis il y a des dérives. Les filles sont régulièrement exploitées, encouragées voire contraintes à aller toujours plus loin pour satisfaire leurs fans. Il y a eu des scandales de haut niveau dans ce milieu où l’argent circule beaucoup.

Une équipe de prise de vue est venue faire des photos sur la plage juste devant notre hébergement. Pour vous donner une idée des moyens dont dispose l’industrie, ils étaient sept pour prendre une fille en photo : photographe, vidéaste, maquilleuse, chauffeur, etc.

Ici, ça avait l’air plutôt soft. La fille avait une robe transparente qui laissait voir ses sous-vêtements. Ils sont restés 30 à 45 minutes. J’imagine qu’ils allaient continuer ailleurs.
L’équipe s’est montrée polie et professionnelle. La fille n’avait pas l’air malheureuse avant et après les prises de vue. Tant mieux.
Retour dans la nature.
Il existe deux mangroves au Japon, l’une d’elle se situe à Amami Oshima. On n’a pas tous les jours l’occasion de se balader dans une mangrove quand on habite à Nantes. Nous avons donc décidé d’en faire l’expérience en canoë avec une guide et un autre couple. Le monsieur en rêvait depuis longtemps, il a attendu la retraite pour venir jusqu’ici avec sa femme.


Malgré la pluie, ça a été un très bon moment. Glisser sur l’eau entre les arbres est vraiment apaisant et on n’a pas vu l’heure passer. Quand nous serons de retour en France, il faudra qu’on aille piquer le canoë de mon beau frère pour naviguer sur les marais.
Enfin, puisque nous étions si proches des tropiques, il eut été dommage de ne pas aller voir ce qu’il s’y passe sous le niveau de l’eau. L’île est bordée de récifs coralliens.


Yoko nous avait réservé une sortie plongée avec deux instructeurs. Coup de bol, nous étions les seuls inscrits. Passées les consignes de base, nous voici à l’eau, en combinaison avec palmes et tuba. Très vite, un des instructeurs disparaît de notre champ de vision et nous restons à errer dans l’eau avec l’autre. Nous regardons les poissons nombreux, les rayés, les bleus, les longs, les ronds…
À dire vrai, je ne m’attendais pas à grand-chose d’autre quand Yoko m’a tiré sur la manche. Hein ? Quoi ? Pas facile de s’expliquer quand on est sous l’eau. Elle me montre… une tortue !


Oui, là c’est nous sur les photos.
Ainsi c’est pour ça que l’autre instructeur s’était éloigné. Il cherchait une tortue à nous montrer.
Nous avons passé un moment à nager avec la tortue. De son côté, elle avait l’air de s’en foutre comme de sa première salade d’algues. Elle descendait brouter puis remontait tranquillement prendre une bouffée d’air sans se soucier des pinpins qui pédalaient avec leurs palmes à côté d’elle. D’après nos accompagnateurs, nous avons eu la chance de tomber sur un beau spécimen.
C’était la première fois que je nageais avec une tortue.
Outre la poésie du moment, il y a un effet bizarre à postériori. En effet, des tortues qui nagent, on en a tous vu à la télé ou sur internet. C’est quelque chose qu’on a l’habitude de vivre par procuration. Et puis tout d’un coup on est là, dans l’océan Pacifique, avec une tortue qui vit sa vie sous nos yeux. C’est à des moments comme ça qu’on mesure la chance qu’on a de pouvoir être là.
Mais il ne faut pas s’y tromper, cette sensation existe dans les deux sens. Lorsque je montre des photos de France aux japonais, ils ont les yeux qui brillent. Ils voient nos vieilles maisons, nos châteaux et nos cathédrales, notre cuisine évidemment, et cela les fait rêver. Les français ont la chance de vivre dans un beau pays mais comment garder des yeux émerveillés dans le quotidien ?
Il doit y avoir une porte à ouvrir pour retrouver un regard d’enfant qui découvre, une étincelle pour rallumer l’émerveillement de l’explorateur.
La science et la poésie ont toutes deux ces capacités je crois.

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