L’électricité est revenue samedi soir après trois jours d’interruption. Le jardin est nettoyé. Nous reprenons une vie normale. Il est donc temps de poursuivre la narration de notre séjour à Yakushima.
Après avoir fait le tour de l’île en voiture la veille, nous décidons de retourner en altitude pour nous enfoncer un peu plus loin dans la forêt. Nous sommes encore une fois limités car nous devons ramener notre véhicule à l’agence à 17h30 et nous avons une heure de route environ pour atteindre notre lieu de randonnée : Yakusugi land. Et comme nous maîtrisons mal le terrain, nous n’avons qu’une vague idée du temps qu’il nous faudra pour parcourir tel ou tel sentier. Nous sommes obligés de jouer la prudence.
Arrivés sur le site pour l’ouverture à 8h30, nous passerons un peu moins de 6h à crapahuter au milieu des arbres. Finalement, nous serons de retour bien en avance tout en ayant pris notre temps.

Comme lors de notre balade à Shiratani Unsuikyo deux jours avant, les chemins sont très bien aménagés au départ, adaptés à des marcheurs non équipés ou peu sportifs. Le sentier est bien dégagé, il y a des passerelles et des escaliers, des balustrades sont là pour rattraper les maladroits, impossible de s’égarer.

Néanmoins, l’idée est de laisser la nature faire, ou de faire avec la nature. Lorsqu’un arbre tombe en travers du chemin, on compose avec. Si une partie doit être débitée, on fait alors du réemploi.


Plus nous nous éloignons de la base de départ, plus les aménagements accusent leur âge et prennent un côté « Indiana Jones ». Néanmoins, l’ensemble reste très praticable si on n’a pas des talons hauts ou des chevilles en bois. On s’enfonce dans la forêt et la nature nous absorbe. De petits rubans roses accrochés sur les branches nous confirment que la piste que nous suivons est la bonne. À chaque intersection, des panneaux nous indiquent clairement les directions et les distances.


Ainsi nous poursuivons notre chemin au milieu des arbres. Et quels arbres ! Nous passons à côté de monuments remarquables dont chacun porte un nom. Par exemple, Higechoro (en photo ci-dessous), qu’on pourrait traduire par « le vieux barbu » est un arbre d’environ 1000 ans. Il mesure 32 mètres de haut et a un joli tour de taille de 9,5 mètres. Sur la photo, on a l’impression que le panneau aussi à 1000 ans…


Il y a aussi Hahakosugi, « le cèdre mère-enfant » qui se compose de deux arbres poussant côte à côte. L’arbre « mère » mesure 31,1 mètres pour une circonférence de 9 mètres. « L’enfant » mesure 29,5 mètres pour 6,3 mètres. Les deux pourraient avoir dépassé les 2000 ans (estimation haute à 2600 ans), le plus jeune ayant quelques siècles de moins. Voilà une famille impressionnante !

Nous n’avons pas vu les arbres les plus anciens faute de temps pour crapahuter jusqu’à eux. Certains dépassent les 3000 ans. Le spécimen le plus remarquable pourrait avoir jusqu’à plus de 7000 ans. Il s’agit du célèbre Jomonsugi, du nom de la période Jomon qui désigne le Japon préhistorique entre -1400 et -300 avant notre ère. Autant dire que pour celui-là, voir passer la comète de Halley est un spectacle convenu. Nous lui rendrons visite une autre fois.

Évidemment, il est impossible de donner l’âge exacte d’un arbre avant de l’avoir coupé. Mais quand même !
Alors la question vient de savoir pourquoi il y a tant de vieux arbres ici. Le fait que l’île ne soit qu’un énorme rocher granitique semble être la principale raison. Du fait du peu de nourriture accessible dans un sol peu profond et de l’abondance de pluie qui draine le sol, les arbres se sont développés lentement. et ont adopté des stratégies qui assurent leur longévité. Nous avons pu voir quelques coupes. La densité des cernes est vraiment impressionnante comparée à un arbre normal.
Ceci-dit, comme tous les arbres, ceux-ci finissent néanmoins par mourir et tomber dans la forêt. Leur croissance particulière a chargé le tronc en résine ce qui confère à l’arbre mort une longévité étonnante. L’arbre peut rester couché dans la forêt pendant plusieurs centaines d’années avant de se désagréger définitivement. Les vieilles souches (et même parfois des arbres encore vivants) servent de support de croissance à de nouveaux arbres.


Un cèdre poussant sur un tronc au sol va développer son système racinaire de chaque côté de son hôte. Lorsque celui-ci disparaît, l’arbre se retrouve alors sur deux jambes. Nous avons vu plusieurs de ces spécimens qui semblent prêts à parcourir le vaste monde.

Pendant longtemps, les grands arbres de Yakushima ont été considérés comme sacrés par les hommes qui habitaient sur l’île. Au début de la période Edo, Tomari Jochiku, un moine né sur l’île, persuade les habitants qu’il a arrangé le coup avec les dieux et que la forêt peut être exploitée. Ça tombe bien car, « comme par hasard », la construction au Japon est en plein essor et la demande est forte. On commence alors à abattre les arbres pour les transformer… en tuiles ! La production est telle que ces tuiles (appelées hiragi) remplacent le riz pour payer les impôts des habitants de l’île.
Afin de ne tirer que la meilleure partie des arbres, ceux-ci sont coupés à plusieurs mètres au-dessus du sol. Les souches restant sur place servent alors de support à de nouveaux arbres qui y trouvent un environnement favorable pour se développer. L’exploitation des arbres sur pied va continuer ainsi pendant plusieurs siècles. Ce sont de véritables expéditions qui sont organisées pour couper des arbres de plusieurs mètres de diamètre. Les tuiles sont débitées sur place et descendues à dos d’homme sur le rivage.
À partir de la révolution Meiji (1868-1912), la forêt est nationalisée et couper les arbres est interdit menant à l’appauvrissement des habitants. L’exploitation redémarre à partir des années 20 avec un pic dans les années 60 alors que le Japon se reconstruit. Aujourd’hui, seule l’exploitation des arbres tombés est autorisée. Aussi, le bois de Yakushima est devenu plus rare et cher.
Les ancêtres que nous avons la chance d’admirer aujourd’hui dans la forêt ont été délaissés car leurs formes imparfaites étaient contre-productives pour leur exploitation dans la construction.

Un peu de vocabulaire :
– yakusugi : désigne les cèdres de Yakushima poussant au-dessus de 1000 m et ayant plus de 1000 ans.
– kosugi : c’est comme les yakusugi mais en plus jeune
– domaiboku : c’est un yakusugi tombé naturellement et donc devenu exploitable.
– hiragi : tuile ou bardeau en bois.

Mais continuons notre promenade. Notre chemin croise quelques rivières que nous franchissons sur des ponts suspendus. Le passage de ces passerelles suspendues est toujours l’occasion d’une ouverture. L’espace se dégage et le regard porte plus loin que dans la forêt.



Curieusement, au milieu de toute cette végétation, la vie ne semble pas très présente. Nous n’avons pas vu d’oiseau ni d’insecte. Pas l’ombre d’un moustique ni d’une toile d’araignée ! Il doit y avoir une explication à cela mais je ne l’ai pas…
Nous n’avons parcouru qu’une toute petite partie des sentiers aménagés. Certains conduisent vers les sommets. Il faut avoir du temps (et la santé !). Par exemple, aller voir le Jomonsugi est une promenade de… 8 à 10 heures ! Il est d’ailleurs possible de dormir dans la montagne, il y a quelques refuges.
Et les chemins balisés ne parcourent qu’une petite partie de l’île ! Celle-ci doit receler bien des trésors à l’abri des regards.
Avec Yoko, on s’est dit qu’on allait revenir… mais aurons-nous le temps ? Il y a comme une horloge qui fait tic-tac. Ça passe vite une année !


Actualité fraîche : lors du passage du typhon Shanshan la semaine dernière, Yayoisugi, un arbre estimé à 3000 ans, s’est brisé. Nous l’avons vu bien debout lors de notre visite à Shiratani Unsuikyo.
Apparemment, il y a aussi eu des glissements de terrain. Lors de notre visite, nous avons vu les vestiges d’un glissement qui avait eu lieu un an auparavant. Sur la photo ci-dessous, ce n’est qu’une petite partie. Un gardien de parc nous a montré une photo aérienne et c’est vraiment énorme. Ça fait des dégâts…


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