On the road again dimanche dernier.
Nous avons rencontré M. Kamizono dans son atelier isolé auquel on accède par une petite route dans une vallée perdue au fin fond de la montagne, patati, patata, de toute façon tout le monde est paumé ici, et sans doute nous aussi si on n’avait pas un GPS. Bref. M. Kamizono, je ne vais pas vous en dire trop maintenant car il y a de fortes chances pour qu’on reparle de lui. L’essentiel est de savoir qu’il est une des rares personnes à faire encore de la teinture indigo naturelle au Japon.
Il touille ses bactéries avec respect et amour. Parfois il leur verse même un peu de shochu (alcool de pomme de terre douce typique du coin) pour les encourager et les remercier. En retour, elles lui permettent de teindre ses tissus avec le « bleu japonais » caractéristique de cette méthode. N’allez pas croire que le bleu japonais est une couleur précise. Le bleu japonais se nuance du clair au foncé. Ce qui le distingue, ce sont ses qualités de tenue dans le temps (dans les siècles pour être plus précis), le fait qu’il ne déteint pas, le fait que c’est une teinture saine car entièrement naturelle (il paraît même que porter des vêtements ainsi teints peut soigner des maladies de peau…).
M. Kamizono a bien du mal à joindre les deux bouts et ça se voit à la vieille maison qu’il habite. La méthode ancestrale c’est long, fastidieux et difficile à vendre au prix du temps passé. Mais il est passionné et ne perd pas espoir de pouvoir transmettre ce qu’il sait un jour.

Nous avons passé 1h30 à discuter avec lui. Nous avons bien l’intention d’y retourner. Yoko est très motivée… Elle était très motivée aussi pour trouver un endroit où déjeuner parce que causer ça creuse.
Nous avions repéré un restaurant à Fukiage, à quelques kilomètres au nord-ouest de là (le temps de s’extirper de la vallée perdue). Restau fermé. À vingt mètres de là, une espèce de gargote. Chiche !

Le lieu est tenu par une octogénaire qui fait ça depuis 40 ou 50 ans non stop. C’est sa mère qui avait ouvert la boutique avant. Notre mamie incarne parfaitement l’adage qui dit que les vieux sont des jeunes mais depuis plus longtemps que les autres. En tout cas, elle n’en revient pas de nous voir débarquer chez elle. Il y a des oh ! Il y a des ah ! On est même pris en photo par une habituée. Si ça se trouve, quand on va revenir nous serons affichés au mur !

Tout ça c’est très bien, mais qu’est ce qu’on mange ici ? On mange okonomiyaki. C’est pas une galette. C’est pas une pizza. C’est…
D’abord des œufs, de la farine, du choux (haché) plus un peu de ceci et de cela pour assaisonner. Mélangez bien puis vous mettez ça sur la plaque de cuisson (pas trop propre la plaque, ça donne du goût…).

Là-dessus, de fines tranches de lard.

Et hop, retournez-moi ça !

Vous ajoutez généreusement de la sauce à okonomiyaki (c’est pas du ketchup mais…). Vous saupoudrez d’un peu de vert déshydraté histoire de dire que c’est un plat équilibré. Vous parsemez de bonite séchée. Et la touche finale consiste à ajouter une bonne dose de mayonnaise en se disant que, bon, de toute façon on mangera équilibré une autre fois.

Nous avons passé un bon moment ici. La grand-mère était super contente de nous avoir chez elle. Et nous étions contents qu’elle soit contente. Si c’était toujours comme ça, il y aurait moins de problèmes dans le monde.

Après avoir pris congé, nous sommes partis à Higashiichiki, encore plus au nord. Tout étant relatif. C’est toujours à Kagoshima, donc au sud de Kyushu, donc au sud du Japon. Mais comme nous habitons au sud du sud, dès qu’on se déplace, c’est plutôt pour aller vers le nord, à moins de prendre les maillots de bain ou le bateau.
À Higashiichiki, il y a de nombreux ateliers qui produisent une porcelaine typique qu’on appelle Satsuma yaki. Un peu d’histoire :
Depuis la fin du XVe siècle, ça bataille partout dans le Japon. Déjà avant ils se tapaient déjà dessus, mais durant le XVIe, c’est vraiment généralisé. C’est Oda Nobunaga qui tire son épingle du jeu en dominant tout le monde. Ce qui ne l’empêche pas d’être trahi. Trahison qui entraîne sa mort en 1582. Son plus fidèle lieutenant, Toyotomi Hideyoshi, reprend le flambeau et termine le travail. Petit problème : après plus de cent ans de baston, il va falloir occuper tous ces gens en armure qui restent toujours un peu excités. Hideyoshi a une idée formidable : les japonais vont envahir la Corée ! Moi, je n’y aurai pas pensé. Et c’est parti pour plusieurs traversées entre 1592 et 1598. À dire vrai, ça ne se passe pas très bien pour les japonais. Si leur armée domine sur terre, la flotte coréenne maîtrise la mer, ce qui pose quelques problèmes d’approvisionnement. De plus, la Chine finit par s’en mêler. Ça tourne mal. Mais entre temps, la Corée a été pillée, saccagée et de nombreux artisans ont été emmenés en esclavage au Japon. Et c’est là qu’on reparle de porcelaine.
La famille Shimazu qui détient le domaine de Satsuma (actuellement Kagoshima, où nous sommes, donc) a participé à la guerre en Corée. Une centaine de potiers coréens font partie du butin ramené (tant qu’à se servir, autant prendre tout ce qu’il y a). L’objectif est de créer une industrie locale. Et on est bien obligé de constater le succès de cette opération car la porcelaine de Satsuma connaît ses heures de gloire dans la deuxième moitié du XIXe en France et ailleurs dans le monde. Et les ateliers continuent à produire aujourd’hui. Rien qu’à Higashiichiki, où nous étions ce dimanche, il y a neuf ateliers, chacun employant plusieurs personnes.
Comme je suis un peu nigaud, je n’ai pas pris de photo de poterie. Je vous laisse donc fouiller par vous même pour voir à quoi ça ressemble. L’idée est que c’est une porcelaine blanche, qui pousse en peu vers les tons chauds quand même, avec des décors peints extrêmement raffinés, de la dorure, des jeux de motifs. Parfois on dirait du Klimt avant l’heure.
À Higashiichiki, on peut voir certains artisans peindre. On peut aussi voir les fours à étages. Le feu est en bas et les objets à cuire sont placés dans les étages au-dessus. Apparemment, la température peut monter à 1200° C à l’intérieur.

La visite de la maison Chinjukan vaut le détour. Leur sens de l’esthétique s’étend au-delà de leur production de porcelaine. Les lieux sont traditionnels et très agréables à traverser. Les prix de leur production sont, eux, un peu moins agréables, mais la qualité est là. Ça se voit et ça se sent.


On en a eu plein les pattes à force de marcher dans la ville d’atelier en atelier. Nous avons été boire un verre chez CocoNotsu, une sorte de lieu mi café, mi lieu de design, mi galerie (au bout de trois « mi », ça fait déjà 150 % et c’est beaucoup pour un même endroit). On s’est fait tirer le portrait par un dessinateur qui exposait là.

Bon. On s’est dit qu’il était temps qu’on rentre parce que Yoko a l’air fatiguée là-dessus.
Et sinon ?
Et sinon vous pouvez maintenant cliquer sur les images du blog pour les voir en plus grand. J’ai découvert l’option par hasard, il faut juste que je pense à le faire. Remarque, je l’ai appliqué à tous les anciens articles. Re-remarque : pas sur que cela fonctionne dans les mails pour ceux qui sont abonnés.
Et sinon ici il fait beau. Trop beau selon les voisins agriculteurs.

Et sinon le mont Io a des quintes de toux. Sans doute les températures automnales…

Et sinon ça avance de ce côté là :


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