Même si notre départ du Japon approche et que la préparation bat son plein, nous trouvons encore le temps de faire de petits extras. Il y a 10 jours, nous sommes partis vers Hioki pour visiter l’atelier d’un peintre que Yoko a rencontré.
À Hioki, il y a aussi ce petit restaurant, ou plutôt gargote pour se faire une image plus juste, qui sert des okonomiyaki. Ceux qui ont une bonne mémoire se souviendront peut-être que j’en avais déjà parlé il y a… presque deux ans. Ce jour-là, nous avions prévu de manger dans un resto à proximité qui s’était avéré fermé. Ayant alors l’esprit aventureux (et faim !), nous avions osé pénétrer dans ce petit boui-boui tenu par une grand-mère pleine d’énergie.

Revenant dans le coin, l’occasion était trop tentante d’y refaire un tour. Les lieux ont changé. Une maison a été construite juste derrière, épousant les contours de notre palace. La mama nous explique qu’elle a dû verser quelques larmes pour ne pas se faire démolir son gagne pain face à la pression de son nouveau voisin.
Elle avait quand même prévu de s’arrêter l’an dernier, son bail commercial arrivant à terme, mais ses clients l’ont suppliée de continuer. Et comme elle renouvelle son autorisation de commerce pour cinq ans, elle sera encore là en 2029 !

À l’intérieur, rien n’a changé à part la couche de crasse qui s’est épaissie. La mama nous a reconnus et nous a remercié je ne sais combien de fois d’être revenus, peut être autant de fois qu’elle nous a fait promettre de revenir. Elle tient une forme formi, formi, formi, formidaaaaable, comme dirait Aznavour, malgré ses 80 ans.
Elle a préparé nos okonomiyaki sur la plaque chauffante devant nous et les a badigeonnés de sa sauce maison. C’était trop salé ! Mais pour compenser, la note, elle, n’était pas du tout salée.

La mama travaille ici sept jours sur sept depuis 40 ou 50 ans si j’ai bien compris. Depuis quelques années, elle n’ouvre plus que le midi. Avant c’était midi et soir.
Elle me rappelle le monsieur qui fait des unagi à Makurazaki. Lui aussi a dépassé les 80 ans et continue le même travail depuis des dizaines d’années.
Pour l’un comme pour l’autre, on a du mal à croire que leur enseigne soit rentable. En tirent-ils vraiment tant de profit que ça vaille le coup de continuer ? Où sont-ils là pour autre chose ?
Évidemment, tous les japonais ne sont pas comme ça. Mais en plein débat sur les retraites en France, que faut-il en penser ? Que faut-il penser de la façon dont se construit notre relation au travail ? Ça me donne envie de re-écouter Dominique Méda sur le sujet.
Rassasiés, nous avons rejoint à quelques minutes de là notre destination : l’atelier de monsieur Kazuki (non, il n’y a pas de « r »).
Yoko l’a rencontré lors d’une petite conférence qu’il a donnée à Sora mado (le café-librairie d’occasion près de chez les parents de Yoko). Il était venu expliquer sa démarche artistique, qui repose sur l’exploration de la règle d’or, lui qui n’a pas fait d’études d’art. Il est autodidacte.

Il a installé son atelier dans une ancienne école. Cela fait des espaces vraiment intéressants avec le grand couloir de desserte et les salles de classe. Yoko a les yeux qui brillent devant tant de place.

Ici, il dispose de cinq salles, pour ce que nous avons vu.
L’une sert de salle de cours. Lorsque nous sommes arrivés, cinq femmes se confrontaient à leur toile sous l’œil de Kazuki sensei. Certaines étaient dans la dernière ligne droite en vue de la participation à un concours. Elles aussi intègrent la règle d’or dans la composition de leur œuvre. Kazuki sensei les conseille. Il cherche à valider une hypothèse qu’il a observé pour lui : travailler en suivant ces règles séduit les jury, qu’ils en aient conscience ou non.
Deux autres salles sont des espaces d’exposition où le maître expose ses œuvres. Hélas, les conditions ne sont pas bonnes et les toiles s’abîment sous l’effet de la chaleur ou du froid et surtout de l’humidité. Il y a des traces de moisissures, la peinture craquelle.


Je ne suis pas un grand fan de son travail mais je suis quand même séduit par les visages de ses femmes. Ils sont d’une grande tranquillité, on sent la profondeur.

Une de ses toiles m’a vraiment plu. Je n’en connais pas le titre. Outre la beauté du portrait, la composition m’a interpelé.

Dans la partie droite, l’espace est occupé par le bouquet, un cadre et un rideau. Ces éléments offrent beaucoup de lignes verticales qui raisonnent avec la droiture du visage.
En revanche, la partie gauche est vide et composée exclusivement de lignes obliques. Même l’ombre projetée sur le mur est rendue oblique alors qu’elle ne devrait pas à priori.
Le corps de la femme part un peu de travers. Il semble déséquilibré et cela entre en contradiction avec son visage si stable.
Il se passe quelque chose dans ces lignes qui laissent transparaître un contraste entre une sérénité affichée par les traits relâchés du visage et un monde en déséquilibre potentiel.

Je suis content d’avoir vu cette toile.
Mais poursuivons la visite.
Dans un recoin du couloir, un piano est installé. Un petit canapé permet d’accueillir les auditeurs qui peuvent s’abandonner à la musique tout en regardant les arbres par la fenêtre.

Une quatrième salle est occupée par un grand salon ou quelques petites toiles et céramiques sont exposées.


Remarquez le sound system devant le tableau d’école dans le fond. L’homme serait mélomane ?
La confirmation nous en est donnée dans la cinquième salle, l’atelier personnel de M. Kazuki. On y retrouve un dispositif similaire et… un mur entier recouvert de CD. Je ne serais pas surpris que cela dépasse le millier.
Son antre est grande, complètement coupée de la lumière du jour. Il a installé un éclairage artificiel qui lui permet de travailler toujours dans les mêmes conditions de lumière. Il travaille actuellement sur une toile de trois mètres de large sur deux de haut au moins. Je me demande comment il fera pour la sortir de là.
Je n’ai pas pris de photo à cet endroit. Un atelier comme ça, c’est sacré. Ce qu’il s’y passe doit rester mystérieux.
Avant de rejoindre Goryo, nous faisons une petite halte rafraîchissante dans un salon de thé, avec quelques fruits pour nous redonner du jus !

Par ici, la saison des pluies qui avait commencé de bonne heure a aussi fini très tôt. Nous sommes maintenant sous des températures quotidiennes de 30 à 32°. En conséquence de quoi, les nouvelles que nous recevons de France nous rafraîchissent par contraste. On se dit qu’on a de la chance.
Prenez bien soin de vous !

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