Beau Bonotsu

J’aime bien Bonotsu. C’est l’endroit où je voulais que nous nous installions lorsque nous avons décidé de partir au Japon. Nous avons cherché, cherché, cherché (enfin, surtout Yoko) mais sans trouver de maison à louer par là. Pourtant ce ne sont pas les maisons vides qui manquent.

Dimanche dernier, nous avons eu l’occasion de faire une visite guidée de la ville (village ?) encadrée par l’association de préservation de l’histoire de Bonotsu (ce n’est pas vraiment ça l’intitulé mais c’est l’idée…). Nous étions une trentaine à venir découvrir l’histoire locale malgré une météo maussade. Certains avaient fait plus d’une heure de route pour être à 9h au départ de la balade.

Comme nous nous apprêtions à marcher pendant toute la matinée, il valait mieux s’échauffer un peu. Et quand il s’agit de s’échauffer au Japon, il y a des rituels. Une fois l’échauffement annoncé, tout le monde s’est mis en place et hop, on envoie la musique… au sens propre. Un des guides avait amené une petite enceinte. Et c’est parti pour « rajio taiso » !

Derrière le mot « rajio » (prononcez « ladjio »), vous avez immédiatement reconnu le mot « radio ». « Taiso » veut dire « exercices ». En effet, le « rajio taiso » vient d’une époque où la radio diffusait cet échauffement dans le Japon tout entier. Malgré l’essoufflement de ce média, le « rajio taiso » perdure depuis presque cent ans. Il est connu absolument de tous les japonais, je dirais presque sans exception, car il est aussi utilisé à l’école et parfois dans les entreprises. Ce sont toujours les mêmes exercices sur la même musique avec la même voix (ou presque). L’ensemble dure un peu plus de trois minutes. Il existe même des variantes pour les personnes âgées qui peuvent réaliser les exercices assis, toujours avec la même musique et les mêmes consignes. Le gars qui a composé ça (oui, c’est sûrement un gars vu le contexte où ça a été créé) doit collectionner les Ferrari en or massif avec ses droits d’auteur depuis le temps.

Voici une petite vidéo pour découvrir ce qu’est « rajio taiso ». Enfilez vos justaucorps… c’est parti : https://www.youtube.com/watch?v=feSVtC1BSeQ

Et donc, après nos trois minutes de « rajio taiso », nous voici partis à la découverte de Bonotsu. Je ne sais pas trop quoi dire de cette visite vu que je n’ai rien compris à ce que racontaient les guides. Yoko a bien essayé de me traduire des bribes mais ça allait trop vite et au final je mélange un peu tout. Voici quelques éléments solides tout de même.

Bonotsu a longtemps été un port important. Cela est essentiellement dû à sa position géographique au sud-ouest de Kyushu, c’est-à-dire à l’aboutissement des routes maritimes qui arrivent du sud-est asiatique via Taïwan et le royaume des Ryukyu (l’archipel incluant Okinawa). Ainsi, c’est à Bonotsu que François-Xavier pose le pied au Japon en 1549 et commence à convertir les japonais.

Le clan des Shimazu qui contrôle alors la région (le fief de Satsuma, je vous en ai parlé dans l’article précédent) tire un grand bénéfice de cette route commerciale et ce même pendant l’ère Edo, une période durant laquelle le Japon est réputé fermé. Cela en fait un des clans les plus puissants jusqu’à la révolution Meiji. Tout au long du Moyen-Âge et jusqu’à l’époque moderne, le port est étroitement contrôlé par le pouvoir local.

Pendant toute cette période ancienne, une communauté monastique bouddhiste composée de dizaines de moines est attestée, au moins depuis le XIIIe siècle. Le temple est suffisamment important pour être désigné sanctuaire impérial au XVIe siècle. Une gravure présentée sur un panneau en témoigne.

De tout ce passé, il ne reste plus grand chose. Quelques volées de marches, des tombes, deux gardiens de pierre… En effet, la révolution Meiji est passée par là. En 1869 le temple est soudainement abandonné.

Au Japon, il y a toujours des courants opposés au Bouddhisme, jugeant celui-ci exogène. La raison n’est pas tant religieuse qu’une affaire de nationalisme ou, disons-le clairement, de xénophobie. Certains clans y voient aussi une opportunité économique car l’interdiction du bouddhisme permet de s’emparer de la richesse des monastères.

Ce courant connaît un point fort à la révolution Meiji. Le shogunat de la période Edo est très lié au bouddhisme et s’appuie dessus. Les temples jouent pour eux un rôle administratif d’enregistrement similaire à nos églises. Le clergé bouddhiste est alors perçu comme un fardeau par le peuple car les foyers doivent lui verser un impôt (toute ressemblance avec des faits s’étant déroulés en France…). Aussi, quand le shogunat est mis à bas, que l’empereur retrouve sont pouvoir et qu’une séparation claire et nette du shintoïsme et du bouddhisme est exigée, beaucoup y voient une opportunité de se débarrasser définitivement de ce poids. On estime qu’un tiers des temples du pays sont en partie ou totalement détruits. C’est particulièrement le cas à Satsuma et c’est à ce moment que tous les édifices religieux de Bonotsu sont mis à bas.

Depuis, le site a été réinvesti pour installer l’école. Ce qui devait être la grande esplanade devant le temple est devenu un terrain pour les activités sportives des élèves. Et l’histoire du lieu ne s’arrête pas là. L’école étant aujourd’hui fermée faute d’élèves, le bâtiment est actuellement en train d’être détruit… De l’impermanence des choses. Mais l’école aura duré moins longtemps que le temple quand même.

Tout ça pour dire que cette promenade historique nous a emmenés sur les traces ténues d’un passé révolu. Seule la ligne d’horizon semble ne pas avoir changé. Notre groupe erre de panneau en monument commémoratif.

Et tout ça, ce n’est pas très grave. Moi, j’aime bien Bonotsu tel quel. Son urbanisme chaotique à la japonaise, ses petites rues en pente, son port (pour lequel le papa de Yoko a dirigé les travaux), ses vieilles boutiques dont on ne sait pas trop si elles sont définitivement fermées ou si c’est juste parce que c’est dimanche.

Cette promenade se conclut par un moment convivial car chacun a droit à son bento (boîte à pique nique japonaise), et même à quelques bouchées de sashimi découpées sur place. Nous avons déjeuné tous ensemble et, vous savez quoi, c’était sympa.


Mais ça ne s’arrête pas ici ! En effet, ce jour-là avait lieu Hosedon.

Hosedon est un matsuri d’automne. Je ne sais pas trop si je dois dire que c’est un festival ou une cérémonie… Disons qu’au départ c’était une cérémonie qui a évolué en festival et… maintenant ça ressemble plus à une cérémonie (mais pas tout à fait). Je sais, je ne suis pas clair.

A priori, le truc remonte à la fin du XVIe siècle et est lié à la construction du sanctuaire shinto Yasaka à Bonotsu. Tous les ans le 14 octobre à 19h, la divinité est sortie du temple en procession et déplacée au centre communautaire. À cet endroit a lieu une veillée et divers rituels au cœur de la nuit. Le lendemain à 13h30 débute une autre procession, celle que nous avons vue, la divinité est ramenée chez elle.

Avant que les horloges et les montres ne viennent minuter nos vies, ces deux parties du festival étaient réglées sur les marées hautes, la dernière du 14 et la première du 15 octobre. Il est aussi dit que les rues dans lesquelles passait le cortège étaient bordées de gens et de vendeurs (de quoi ?). Aujourd’hui les vendeurs ont disparu, ne restent que les badauds (c’est à dire nous).

En tête de cortège se trouvent deux lions qui ont pour rôle de dégager la route. Leurs mâchoires claquent avec un son redoutable qui effraie les enfants. Enfants qui sont la proie favorite de ces bestioles, bien entendu. Elles fondent sur le public lorsqu’elles en voient un. Il y a des cris, des hurlements même, et des pleurs. Mais c’est pour la bonne cause ! Se faire mordre par le lion est un gage de bonne santé pour l’année à venir. Et de toute façon la réputation de carnassier des lions est tout à fait surfaite, nous n’avons vu aucun enfant se faire arracher le bras par un des ces molosses.

Les lions sont accompagnés par des tengu, ces espèces de démons au long nez. Habillés de blanc avec une corde de paille en guise de ceinture, ils tapent nerveusement le sol avec leur bâton. Eux aussi aiment à se ruer sur les enfants. Ceux-ci peuvent se protéger s’ils ont confectionné une sorte de talisman sous la forme d’une branche à laquelle est attaché un bout de papier. J’imagine que sur ce papier est écrit un sort de protection. Malheureusement, pour ce que j’ai pu observer, les tengu se jouent de ces talismans encourageant ainsi les enfants à faire monter le niveau de leurs vocalises dans les niveaux les plus aigus (entre deux sanglots).

Le défilé est organisé de façon très précise. Quatre hommes en blanc portent une sorte de coffre (?) dans lequel les gens peuvent jeter de l’argent pour faire un don au temple. Ils sont suivis par des hommes portant lances et emblèmes.

Vient ensuite un groupe de jeunes filles de 12 ans accompagnées de leurs mères. Traditionnellement elles sont douze, mais avec la baisse de la population les jeunes se font rares. Toutes sont vêtues de leur plus beau kimono. Les jeunes filles portent sur leur tête un plateau qui sert lui aussi à récolter des dons pour le temple.

Je tiens à souligner la performance de ces jeunes. Elles ont conservé leur plateau sur la tête pendant plus d’une demi-heure en le tenant avec leurs bras. Si au départ certaines avaient le sourire, c’était beaucoup moins le cas à la fin.

À la suite de ces jeunes filles, ce sont les musiciens qui arrivent. D’abord un groupe d’hommes avec un taiko et des cymbales, puis une quinzaine de jeunes filles de 15 ans jouant de la flûte. Une femme rencontrée parmi le public et originaire d’ici nous expliquait que lorsqu’elle était jeune, toutes les jeunes filles voulaient participer à la cérémonie mais ce n’était possible que si on habitait un quartier précis. Celles qui n’étaient pas sélectionnées étaient envieuses lorsqu’elles entendaient les élues répéter. Aujourd’hui on peine à recruter suffisamment de monde dans tout le village.

Enfin, le prêtre précède le véhicule de la divinité qui rentre chez elle. Ce chariot est tracté par les anciens du village. Certains ont pour rôle de secouer les clochettes attachées de part et d’autre du véhicule par des cordes.


Je suis toujours charmé par ces festivals qui ont lieu partout au Japon. On sent les traditions bien vivaces et une volonté de les entretenir. C’est l’occasion de voir de beaux costumes, entendre une musique à laquelle nous ne sommes pas habitués. Oserai-je dire que c’est pittoresque ?

Mais si on commence à comparer avec la France, que sont devenues nos processions ? Les regrettons-nous ? Aurions-nous envie, aujourd’hui, de voir nos enfants embarqués dans de telles cérémonies, habillés en enfants de cœur ? Serions-nous près, nous-même, à transporter la croix, les reliques et autres bannières aux quatre coins de la paroisse ?

Je ne sais pas vraiment comment les parents et les enfants japonais vivent ces événements, ni comment ils vivent leur foi intimement. C’est certain, ils sont plus attachés à leur temples que nous ne le sommes. Ils s’y rendent sans hésiter quand l’occasion s’en présente ou lorsqu’ils en ressentent le besoin. Leur relation au sacré est, me semble-t-il, très différente de ce que nous pouvons vivre dans l’hexagone.

Je regarde passer le cortège avec mes yeux comme un objet exotique. C’est le même regard que je porte sur les temples et les églises. Mais ce cortège, lui, est bien vivant. Je me demande toujours devant le fait religieux ce qui réunit réellement les gens. La foi, la tradition ou… quoi ? J’imagine bien qu’il n’y pas de réponse tranchée à cela.


Bien, je vais vous laisser avant de virer mystique. Par ici, l’automne est bien arrivé. Nous pourrons bientôt voir les érables rougeoyer. Ceci dit, n’oubliez pas que l’automne dans le sud Japon est une saison douce. Hier, la journée était particulièrement fraîche… il faisait 22 degrés. La semaine prochaine nous attendons des températures supérieures à 25.

Portez-vous bien et soyez sage, sinon…

8 réponses à « Beau Bonotsu »

  1. Raijo Taiso , ah oui je connais bien cette musique et c’est très efficace pour dénouer les épaules rouillées 😉

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    1. C’est clair, ça nous aidera à rester souple quand on aura dépassé la quarantaine…

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      1. Oui, enfin tu veux dire la trentaine 😉

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  2. Je confirme, je viens d’essayer le Rajio Taiso, je ne sens plus mes épaules… c’est normal, docteur ??

    Pour ce qui est de l’attrait des jeunes français pour les processions, je pense que si l’aspect « religieux » a beaucoup disparu, l’aspect « tradition » reste encore vivace. Si j’habitais là où c’est possible, j’adorerais participer aux défilés des fêtes interceltiques par exemple !

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    1. Merci Sarah pour ton retour. C’est vrai que la Bretagne fait un peu exception. Les traditions sont beaucoup plus vivaces là-bas. D’ailleurs, cette identité affirmée séduit au-delà des frontières de la Bretagne, jusqu’à Nantes par exemple. Parce que Nantes n’est pas en Bretagne, n’est ce pas ? C’est en Pays de la Loire…

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      1. … monsieur l’Angevin voudrait-il déclarer la guerre ?..

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      2. Je crois que je vais un peu prolonger mon séjour au Japon. Et encore, est-ce assez loin pour échapper à Sarah ?

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    2. ne t inquiète pas Gildas, les Bretons arrivent jusqu’à toi pour régler ce différend.

      Dès ce soir je crois !

      Mais en Bretagne aussi, la sélection est passée du village a la ville et ouverte à tous.

      On a même vu au Jidaï Matsuri à Kyoto une européenne dans le défilé. Pas de lien avec le religieux quoi que !

      la visite virtuelle de Bonotsu était bien agréable pour moi.

      à très vite.

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