Le week-end dernier nous sommes allés à Koshikijima. Derrière ce nom se cache un petit archipel situé à l’ouest de la préfecture de Kagoshima. Il est constitué de trois îles principales (parce qu’habitées). L’ensemble fait 35 km de long, du nord-est au sud-ouest, à vol d’oiseaux.
On nous avait recommandé ces îles et, à dire vrai, on n’avait pas vraiment creusé l’intérêt d’y aller. On s’est juste laissé aller à la découverte. Et donc, Koshikijima, est-ce que ça vaut le coup ?
Là bas, tout est une question de points de vue. Si vous partagez mon point de vue, qui est d’aimer les points de vue, cela devrait vous plaire. Si vous n’aimez pas les points de vue (et donc le mien), j’espère que cet article changera votre position en vous faisant prendre un peu de hauteur sur les points de vue. Ainsi, changeant de point de vue, vous pourrez dorénavant les apprécier (je parle toujours des points de vue mais… je sais pas si je suis clair).


Pour nous rendre là-bas, il nous faut 1h30 de route pour rejoindre le port de Kushikino puis, de là, prendre le ferry. J’imagine que peu d’entre-vous ont eu l’occasion de prendre le ferry au Japon. De l’extérieur, rien ne ressemble plus à un ferry qu’un autre ferry. Mais à l’intérieur des ferry japonais, il y a des espaces qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Plutôt que de me lancer dans des descriptions, voyez plutôt :

Chacun fait ce qu’il veut dans cet espace, mais évidemment, les japonais étant de bons amateurs de siestes dans les transports, pour eux c’est du grand luxe ici. Ils peuvent s’allonger et piquer leur somme, s’abandonnant aux bras de Morphée (surtout que Poséidon avait décidé de nous foutre la paix cette fois-ci). Et ça ronfle sans complexe à ma droite.

Je vous rassure, il y a aussi des sièges passager standards à bord si la position allongée vous fatigue trop.

Nous embarquons avec nous notre fidèle Suzuki Swift, un atout essentiel pour se déplacer librement, les transports en commun ne permettant d’accéder qu’aux villages de l’archipel. Après 1h15 d’une mer calme, nous débarquons vers 12h30 à Sato, port principal de l’île de Kamikoshikijima, tout au nord. Ce port a la particularité d’occuper un isthme.

Et nous passons l’après-midi à descendre vers le sud tranquillement là où une heure suffit normalement. Les îles sont assez escarpées, surtout Shimokoshikijima, celle du sud. Cette dernière, longue de 21 km et large de 5,5 km maximum, possède le point culminant de l’archipel à 603 m de haut, le mont Odake. Notre logement se situe à Teuchi (prononcez « té-ou-tchi » et non pas « teushi », c’est pas pareil), tout à fait au sud de l’île du sud. Mais vous savez déjà qu’on aime aller au sud du sud.

Les différentes îles sont reliées entre elles par des ponts. Le plus long d’entre eux (1533 m) a été ouvert en 2020. L’ouvrage jaillit littéralement de la falaise de Nakakoshiki (la grande île du centre) pour plonger à l’intérieur de Shimokoshikijima (la grande île du sud). En effet, non contents de créer des ponts entre les îles, les maîtres d’œuvre ont contourné le problème du relief… sans le contourner en fait. Pourquoi faire un détour quand on peut passer à travers ? Sept tunnels permettent ainsi de tracer des lignes droites entre les villages de l’archipel, le plus long mesurant 1,7 km.


Nous arrivons à notre destination au crépuscule. Alors que Yoko se détend en attendant le repas, je vais faire un tour dans le quartier.

Depuis notre logement, il suffit de traverser la rue pour rejoindre une très belle plage de sable fin dont pas grand monde ne semble vraiment profiter. J’admire la baie dans les dernières lueurs du jour. Le village, construit sur la dune, ne comporte presque aucun bâtiment de plus de deux niveaux, sauf l’école et la mairie.



Teuchi se structure autour d’une rue ancienne, bordée de murets de pierres sèches surmontés de haies. Ces murets sont caractéristiques des « quartiers de samurai » (vous vous souvenez peut-être des photos de la ville de Chiran dont j’ai déjà parlé à deux reprises dans de précédents articles).

En effet, le port de Teuchi, comme le port de Sato où l’on retrouve un quartier similaire, était chargé de la surveillance des eaux locales pour le domaine de Satsuma. Ce grand domaine, gouverné par le clan Shimazu pendant près de sept siècles (longévité exceptionnelle), recouvrait une grande partie du sud de l’île de Kyushu. Les samurai qui habitaient à Koshikijima avaient pour obligation de contrôler les navires de passage, leur point de départ, leur destination, leur cargaison et leur équipage. Ce contrôle était très important à l’époque car l’île de Kyushu représentait une des principales porte d’entrée au Japon par sa proximité avec Taïwan via le royaume des Ryukyu (Okinawa), ou de la péninsule coréenne. C’est à Kyushu et plus précisément dans la province de Satsuma, que les premiers Européens sont arrivés au Japon.

Mais revenons à Teuchi. Le village s’étire ainsi tout en longueur, le long de cette baie coincée entre deux promontoires rocheux. De l’autre côté de la dune, un espace suffisamment plat pour permettre l’agriculture a favorisé l’installation des humains ici.




Notre logement dans une auberge traditionnelle est simple. Une pièce de huit tatamis, sans sanitaires. Les WC et le bain sont communs avec les autres chambres, sauf que nous sommes les seuls résidents ! Le soir, nous nous endormons en écoutant le bruit des vagues à quelques dizaines de mètres de là.

Nous avons opté pour prendre les petits déjeuners et les dîners ici. Ce sont nos hôtes qui cuisinent avec des produits locaux. Tout est très bon. Les propriétaires sont à la fois simples, conviviaux et discrets, sans omettre la politesse légendaire japonaise.



Koshikijima possède plusieurs centres d’intérêt. Pour les passionnés de géologie, son sol est remarquable. Les différentes strates sont clairement visibles et, comble du bonheur, renferment de jolis restes fossilisés vieux de 6000 ans environ (selon la bible) ou de quelques dizaines de millions d’années (selon les manifestants). Un musée existe sur Shimokoshikijima qui présente des squelettes de dinosaures, mais il était fermé pour travaux.


Nous nous sommes donc tournés vers la nature. Comme vous avez déjà pu le voir, les îles offrent des panoramas qui, de mon point de vue donc, sont superbes. Nous louons les services d’un guide pour la matinée (ce qui nous a permis d’avoir une ristourne sur le prix de la traversée), guide qui nous emmène jusqu’au sommet du mont Odake qui est à… ? à… ? Alors, on a déjà oublié ? 603 m d’altitude, bon sang de bonsoir ! Alors qu’il faisait si beau la veille, on se prend quelques gouttes à cette occasion, mais rien de méchant et le beau temps revient plus tard.

Nous rejoignons la ligne de crête en voiture et nous suivons cette même ligne pour rejoindre le mont. Je me félicite de ne pas avoir à grimper depuis le bas. Les pentes sont très raides si on les prend de front. Contrepartie, le paysage est assez époustouflant de là haut.



Comme nous avons été assez rapides pour cette balade, notre guide nous offre un bonus et nous allons voir le « Machu Picchu » local. Bon, l’appellation est sans doute un tout petit peu exagérée. Il s’agit d’un village à flanc de montagne où l’essentiel de la circulation se fait via des escaliers (mais il y a une route quand même qui serpente comme elle peut). Comme la forêt est très présente, cela donne parfois de drôles de paysages avec un escalier qui semble ne mener nulle part.



Et puisqu’on parle de végétation, vous remarquerez qu’à de rares exceptions prêt, c’est à dire sauf là où l’homme peut intervenir ou quand la pente est trop raide, les arbres sont partout. Les villages sont véritablement enchâssés dans la forêt. Vraiment, le rapport à la végétation est différent ici par rapport aux bords de Loire. Vous vous plaignez du désherbage de votre jardin ? Ne venez jamais habiter au Japon.




D’après notre guide, il n’y a plus de gros animaux sur l’île. Les archéologues ont trouvé des traces de shika (les cerfs japonais) dans des restes de campements préhistoriques. Il est aussi connu que les sangliers ont été exterminés pendant l’ère Edo (à partir du XVIe) par un gestionnaire un peu trop zélé dans sa protection des cultures. Pas d’ours, pas de singes… Il y a des chats, ce qui n’aide pas beaucoup les populations de petits mammifères.

Après avoir laissé notre guide et avalé un déjeuner, nous avons passé l’après-midi à parcourir les routes sinueuses qui mènent de village en village, de point de vue en point de vue.



Ah ! Très bien cette photo pour faire une transition. Vous voyez le rocher dans l’eau ? Oui, il y en a plusieurs… Celui qui ressemble à une tête. Attendez, je zoome…

Là ! Vous le voyez le profil ? Cette tête dans l’eau jusqu’au menton ? Ce nez droit ? Ce rocher porte un nom bien de chez nous. Et ne me demandez pas pourquoi ce nom précisément. Il s’appelle Napoléon !
Je m’aperçois que je vous raconte tout ça sans aucune cohérence temporelle. Vous avez dû le voir à travers les photos où on passe sans transition du beau temps au ciel couvert. Bon ! Ce n’est peut-être pas si grave…
Toujours est-il que le premier matin, je me suis levé à 6h pour aller voir le soleil sortir de l’eau. Un petit tour vers l’est du village, vers le port de Teuchi.




Le lendemain, je me suis aussi levé aux aurores, mais c’était une autre ambiance. Déjà, dans notre chambre régnait une drôle de lumière. En effet, dehors le ciel était teinté de rose orangé. La pluie s’annonçait pour la journée sous la forme d’un bout d’arc en ciel coincé entre la montagne et les nuages.

Avant de quitter l’île, et retourner chez nous sur une île plus grande, nous allons voir la cascade de Seo Kannon Mitaki. Cette chute d’eau haute de 55 mètres que nous visitons sous la pluie a la particularité de s’étager en trois cascades successives que nous découvrons en commençant par le bas.


Après le déjeuner, on a remis la voiture dans le coffre du bateau et on est reparti sous la pluie. J’étais en retard pour commencer ma « journée » de travail lorsque nous sommes arrivés à la maison vers 17h30.

En deux jours, nous avons eu le temps de voir beaucoup de choses. Je pense cependant que cet archipel mérite d’être découvert à un rythme plus lent. Il fait partie des endroits à contempler, où l’on se délecte des changements de lumière au fil des heures et au fil des jours. La vie semble apaisée là-bas. C’est sans doute une fausse impression sortie du crâne d’un touriste de passage. On croise assez peu de véhicules et de façon globale, il n’y a pas grand monde en fait (la population est passée de plus de 20 000 habitants dans les années 50 à environ 7 000 aujourd’hui). Il y a de l’espace.
Et puis, surtout à Teuchi, tout au sud de l’île du sud, il y a le bruit des vagues sur cette belle plage. Tout le cadre naturel pour faire une station balnéaire mais sans les infrastructures humaines qui rompent la quiétude de l’endroit. En bon européen moyen, je reste surpris par l’absence de deux centaines de touristes (au moins), accompagnés d’autant de parasols qui devraient s’y trouver si… si on était pas au Japon.


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