Au temple en emporte le vent

Aujourd’hui on va se balader un peu dans les temples. Au Japon, ce n’est pas ça qui manque, comme les églises et les chapelles en France du reste. La relation des japonais à la religion n’est pas limpide, surtout pour des occidentaux biberonnés au monothéisme. On peut dire que les japonais sont les rois du cocktail spirituel et je ne me lancerai pas plus loin pour essayer d’expliquer la relation à la fois légère et profonde qu’ils ont vis à vis de la religion, ou plutôt des religions devrais-je dire, voire même des croyances en général, tellement tout y passe : dieux, esprits, démons, créatures magiques, ovnis, fantômes, horoscopes divers et variés, personnalité en fonction du groupe sanguin et j’en oublie et je ne connais pas tout de toute façon. Non, je ne vais pas tenter de démêler ce sac de nœuds. Donc on va juste se balader dans des temples.

Le premier janvier, quelques heures après notre ascension à Kamegaoka pour voir le premier soleil de l’année, nous nous sommes rendus au Takeda-jinja, à Kaseda (à environ 20 minutes de chez les parents de Yoko). Ce temple est consacré à Nissinei Reihiko no Mikoto qui est la divinité fondatrice du clan Shimazu (clan qui a gouverné la province de Satsuma, je vous en avais parlé ici). D’ailleurs, en plus de la divinité tutélaire, Shimazu Tadayoshi est lui aussi vénéré ici. Problème : il y a deux Shimazu Tadayoshi dans l’histoire du clan Shimazu et je n’ai pas compris s’il s’agit de la version XVIe siècle ou de celle du XIXe (ce n’est pas pareil, convenons-en).

Comme vous pouvez le constater sur la photo ci-dessus, se rendre au temple dans les premiers jours de janvier est une tradition shinto bien vivante. Il s’agit de s’attirer les bonnes grâces de la divinité locale ou même de se rendre dans un temple ou la divinité est spécialisée dans la réussite pour les affaires, la santé, l’amour… et parfois pour des choses plus précises comme la réussite aux examens, la sécurité sur la route, etc. En gros, l’équivalent de notre liste de saints catholiques qu’on va prier en espérant qu’il/elle va résoudre nos problèmes à notre place. Donc, on commence l’année en faisant preuve de patience pour pouvoir déposer sa petite prière au creux de l’oreille d’une divinité.

Le rituel shinto est toujours le même :
– on jette de l’argent dans un coffre prévu à cet effet (bah oui, on n’a rien sans rien…) ;
– on s’incline deux fois en signe de respect ;
– on frappe deux fois dans ses mains pour interpeller la divinité (on peut aussi activer une cloche via une grosse corde prévue à cet effet) ;
– on met ses mains en prière, paume contre paume comme en France ;
– et on fait sa prière en inclinant la tête ;
– quand on a fini, on salue en s’inclinant à nouveau et c’est au suivant.

Une fois qu’on a fait ça, on peut aller acheter de nouvelles amulettes protectrices pour l’année à venir et déposer celles de l’année passée qui seront brûlées. On peut aussi acheter un horoscope sous la forme d’un petit morceau de papier pioché au hasard. Une fois lu, le papier est accroché à des supports prévus à cet effet ou simplement noué à des arbres à proximité. C’est sûr, le salut de l’âme est intrinsèquement lié à la taille du porte monnaie. En vérité, je vous le dit, si vous êtes fauché vous êtes spirituellement mal barré…


Le même jour, nous avons été voir un petit temple consacré au commerce. On le reconnaît grâce à la statue. La divinité marchande porte un sac dodu sur l’épaule, elle a un gros ventre et est dotée de longs lobes d’oreilles, signes de richesse.

Comme vous pouvez le voir, c’est vraiment un petit sanctuaire. Il y en a de nombreux de cette taille un peu partout, à la campagne comme à la ville. Ils sont parfois encore plus simples que celui-ci.


Pas très loin de chez Sora Mado, ce café-librairie dont je vous ai déjà parlé, nous avons découvert un autre temple que je n’avais jamais vu dans mes pérégrinations pédestres jusqu’à présent. Il faut dire que, de la route, voilà ce que l’on voit :

Ce temple se situe en fait dans une propriété privée donnée à un moine. Fin XIXe ? Début XXe ? Je ne sais plus et je ne peux pas demander à ma femme parce qu’elle dort à cette heure ! Plus récemment, Yoko se souvient que la maison a appartenu à un médecin. Aujourd’hui, elle est abandonnée et c’est bien dommage car on voit encore que le jardin était aménagé, des arbres ont été plantés. Il y a notamment un grand érable qui doit être très beau à l’automne et il y a plusieurs arbres que je n’ai pas pu identifier mais qui doivent fleurir au printemps.

Toutes ces maisons anciennes abandonnées ! C’est dur à voir parfois. Pas très loin de chez nous, il y a une grande maison marchande avec son entrepôt et son entrée un peu monumentale qui tombe en ruine. Une maison comme ça coûte plus cher à restaurer que de passer un coup de bulldozer et d’en construire une neuve. Ça fait mal au cœur de voir ce patrimoine qui fout le camp.


Le 4 janvier, nous nous sommes rendus au Hirakiki-jinja. Ce temple shinto est le « grand » temple le plus proche de chez nous. Au-dessus du toit, vous pouvez apercevoir le sommet du Kaimondake, cet ancien volcan que nous voyons depuis la maison.

Je ne vais pas vous faire la liste des divinités auxquelles il est consacré (une dizaine de noms à coucher dehors), mais parmi elles il y a Amaterasu, plus importante divinité shinto et déesse du soleil dont je vous avais déjà parlé lors de notre dernière visite à Kirishima. Il s’agit d’un temple très ancien. Selon la légende, il a été fondé à l’époque des dieux et il est attesté dans des écrits du IXe siècle. Bien que de taille modeste comparé aux grands temples du centre du Japon, il a eu le titre de ichinomiya, c’est-à-dire premier sanctuaire de la province Satsuma.

Tout à l’heure, je vous ai parlé du rituel pour la prière, mais il y a aussi le rituel de purification avant d’entrer dans le temple. On trouve souvent à l’entrée des temples une sorte de fontaine avec des louches. Voilà comment ça fonctionne :
– on prend la louche dans la main droite et on la remplie d’eau ;
– on verse de l’eau sur la main gauche pour la purifier en faisant attention de ne pas faire tomber l’eau dans le bassin mais à côté ;
– puis on change de main pour purifier la main droite ;
– on prend un peu d’eau dans sa bouche qu’on recrache au pied du bassin (pas dans le bassin, surtout pas, oh nonononon !) ;
– ensuite on incline verticalement la louche afin que l’eau qui reste purifie le manche que nous avons touché et on remet la louche à sa place ;
– et nous voilà pur comme au premier jour !

Voilà les amulettes de l’année 2023 qui seront bientôt détruites, probablement par le feu. Vous pouvez voir des flèches sans pointe appelées hamaya qui permettent de chasser les démons.

À cette époque de l’année, l’entrée des temples est souvent occupée par des gargotes qui vendent à manger aux visiteurs. Les marchands dans le temple, ça vous parle ?


Un dernier pour la route !

Des amis nous ont donné deux places pour assister à un concert de musique classique. Celui-ci avait lieu dans un temple bouddhiste fondé en 1945 grâce à une donation du propriétaire de la brasserie voisine (brasserie toujours en activité). Allez hop ! Tout le monde en chaussette, même ceux qui ont des trous !

Je n’étais pas hyper bien placé pour prendre des photos. Yoko nous avait trouvé un coin où ma grosse tête ne risquait pas de gêner la vue des voisins de derrière. En fait, j’étais juste devant un makiwara, une cible pour le tir à l’arc. Ça fait bizarre de mettre sa tête devant une cible…

Ça a été un moment assez étrange d’écouter de la musique jouée par des instruments occidentaux dans un décor bouddhiste. Il y a eu une très bonne écoute tout en restant dans une ambiance très simple et conviviale. C’était la 10e fois qu’un concert avait lieu ici. On a bien senti que les musiciens étaient plus là pour partager leur musique avec les gens du coin (la campagne) que pour faire un gros cachet. J’aime autant quand le temple devient lieu culturel plutôt que lieu marchand.

En rentrant, nous avons fait une halte au bord de la mer…


Post scriptum : dans mon message du jour de l’an, j’ai écrit une sorte de poème. Je ne suis pas certain que tout le monde ait trouvé la référence. Ce qui est évident pour soi ne l’est pas forcément pour les autres. Je le sais pourtant bien. La ref est .

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