Picnic at Boilling Rock

Vendredi midi, pendant que Yoko préparait ardemment ses rendez-vous visio pour samedi soir (samedi matin pour les français), je suis parti pique niquer avec Mai-san et Shunsuke-san de la galerie Dasoku. Ils souhaitaient me montrer le temple Yunomine et surtout les sources chaudes attenantes. Yunomine veut dire, en gros, la source chaude dans la montagne. Il y a des tas d’endroits appelés Yunomine au Japon, beaucoup de onsen.

Après un détour chez A-coop (une chaîne de magasins d’alimentation) où nous avons acheté quelques victuailles, nous voici partis dans la montagne. Il ne faisait pas très beau, on a même eu un peu de pluie, mais les températures étaient soutenables. Elles étaient d’autant plus soutenables une fois arrivés sur place. On n’a pas vraiment vu de source d’eau chaude, seulement des sources de vapeur. Je me suis demandé si, à marcher ici, mes semelles n’allaient pas fondre…

On a mis tous nos œufs dans le même panier, ajouté des pommes de terre douces, et on a placé tout ça dans un trou pour une cuisson vapeur nature. Des gens doivent venir ici de temps en temps pour cuire leurs aliments. Les trous ne semblent pas tout à fait naturels, ils ont l’air d’avoir été élargis. Mais nous ne verrons personne le temps de notre pique nique.

On s’est installé en attendant que ça cuise. Je vous assure que nous ne risquions pas d’attraper froid aux fesses.

Au bout de dix-quinze minutes, on s’est brûlé les doigts en retirant les œufs. Un peu plus d’un quart d’heure plus tard, c’était le tour des pommes de terre et l’expression « se filer la patate chaude » a pris tout son sens.

Je ne vais pas vous faire le coup du « c’était hyper bon ». C’était bon, comme peuvent l’être des œufs et des pommes de terre. Il n’y avait pas de goût particulier.

Ce qui avait une saveur particulière, c’était d’être là. Plusieurs fois pendant le pique nique je me suis demandé ce que je foutais là. J’ai beau chercher, je ne sais pas ce que je fous là. À manger des œufs cuits à la vapeur dans la montagne. Et plus généralement à regarder le Kaimondake en me levant tous les matins. J’y suis. Je fais des trucs tout à fait improbables et pourtant ce n’est pas extraordinaire. C’est là, tout simplement là que je vis aujourd’hui. Je crois que mon cerveau ne sait pas trop quoi faire de toutes ces informations. Comment gérer le télescopage du « ce n’est pas normal » et « c’est mon quotidien ».

Cela va faire bientôt cinq mois que je suis au Japon. Grâce au décalage horaire, je suis « d’astreinte » professionnelle depuis le milieu d’après midi jusque vers 23h. Le reste du temps est libre en fonction de ma charge de travail, mais plutôt libre. Aucune journée ne se ressemble vraiment. Les samedis et les dimanches se détachent moins du reste de la semaine. Je peux partir me balader autant que je veux dans la journée. Ou bien me lancer dans des projets pour le plaisir de réaliser. L’expo, par exemple. Ou ce livre que je viens de terminer pour les éditions an treizher (Va yezh dime, tout en Breton !). Ou mes projets de vidéos sur lesquels je rame un peu en ce moment… Le rapport au temps est différent, je peux le laisser s’étirer, contempler sans but, œuvrer pour le plaisir. Changement du rapport au temps, changement du rapport au monde. Que vais-je faire de cette expérience ?

Retour à la source… d’eau chaude. Juste à côté, un petit arbre offre au regard des baies d’un joli violet. En japonais, on les appelle les murasaki shikibu. Murasaki Shikibu est aussi le nom d’auteure de celle qui a écrit le Genji Monogatari ou Roman de Genji. Il s’agit d’une œuvre importante de la littérature japonaise composée au XIe siècle. Et voilà que le temps se brouille à nouveau.


Et sinon ?

Sinon, ce matin j’ai installé le kotatsu sur mon bureau. Qu’est ce que c’est ? Un truc typiquement japonais, pour autant que je sache. En fait, mon bureau se sépare en deux parties : un cadre monté sur quatre pieds et au centre duquel est placé un chauffage électrique, et un plateau qui forme la table. Entre les deux, on peut mettre une sorte de grosse couverture (la mienne est en polaire) qui dépasse largement. Ainsi, toute la surface sous la table est maintenue au chaud. Il y a presque un plaisir coupable à se glisser là dessous…

Le temps de prendre la photo, et je reviens au chaud !

Vous l’aurez deviné, les températures ont chuté. Cette semaine nous allons avoir des températures inférieures à 10° max. L’architecture étant différente ici (je vous en ai déjà parlé dans je ne sais plus quel article), la relation au froid est différente. Il n’est pas question de maisons chauffées à plus de 20°. On reste couvert en permanence et on apporte un point de chaleur selon le besoin. J’aime bien cette approche sans pour autant pouvoir affirmer qu’elle est plus écologique ou transposable en France.

Le plus important étant d’avoir le cœur au chaud !

3 réponses à « Picnic at Boilling Rock »

  1. La terre est si chaude et l’air si froid. Quel paradoxe ?J’adore ta petite « cachette » bien chaude sous ton bureau :une invitation à travailler plus? Un souvenir d’enfance ?En tous les cas il fallait y penser .
    Bonnes fêtes de fin d’année à tous les 2 Ici Nantes est en effervescence.

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  2. assez inattendu comme balade ! un petit peu le mal du pays ? Mais quelle aventure. Profitez de tout ce bon temps. Bonnes fêtes de fin d’année à vous eux et vos proches ici et là bas !

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    1. Non, pas encore le mal du pays pour l’instant. Si je ne me sens pas tout à fait à ma place, ou décalé, ou entre deux mondes, je n’ai pas spécialement envie d’être ailleurs pour autant. Au contraire, j’explore ce sentiment. Je navigue entre deux eaux. C’est l’aventure intérieure !

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